Edito sept - oct 19 Identités et identitaires Imprimer

Effet de la mondialisation ou maladie chronique, la crispation identitaire prend d’année en année plus d’importance dans le Monde. Nationalisme, intégrisme religieux, communautarisme sont ses manifestations les plus répandues et les plus anciennes, mais depuis quelques temps s’ajoute les identités sexuelles, régionales, de genres, de goûts musicaux et ethniques.

Qu’est-ce qui construit l’identité d’une personne ? Il y a bien sûre le milieu familiale, l’école, les relations sociales, les amis, les activités culturelles (lectures, cinéma, conférence, Internet, etc.). Le champ des influences est multiple et nous édifie par inspiration, mimétisme ou opposition. Toutefois plus ces paramètres sont divers et multiples plus nous avons de choix et donc de liberté.

Il n’est bien sûre pas mauvais en soi d’avoir des affinités communautaires, mais cela commence à se gâter quand elles occultent nos autres relations et solidarités et appauvrissent la complexité des personnalités en s’identifiant et en identifiant les autres comme des êtres unidimensionnel se définissant qu’à travers une de nos caractéristique (la nationalité, la race, la religion, etc.). A l’inverse, une compréhension de notre multiplicité d’appartenances sociales et culturelles, nous permet de tisser des liens différents avec un large éventail de personnes nous dirigeant vers une solidarité plus universelle, un humanisme.

Qu’on se comprenne bien, il est sain de se positionner quant à ses liens sociaux et ses options philosophiques autant personnelles que collectives. Un individu se développe en se situant sur ces questions, mais la richesse de cette construction vient justement de son caractère multidimensionnel alors que la pensée identitaire se caractérise par une adhésion fusionnelle à un seul aspect de la personnalité la nation, la religion, le clan, la bande. Le repli identitaire appauvri la relation à l’autre menant les personnes vers une interprétation du monde bipolaire : « les miens et les autres ».

L’extrême droite a montré dans l’histoire comment l’exaspération et la simplification de la question identitaire étaient de puissants moyens de manipulation. Elle s’est avérée extrêmement dangereuse, productrice d’injustices et même meurtrière. Il n’est pas nécessaire d’en rappeler ici les exemples en Allemagne, en Yougoslavie ou encore au Rwanda pour n’en citer que quelques-uns.

Une autre dérive identitaire nous arrive toutefois des Etats-Unis et commence à faire son apparition en Europe. Il s’agit d’une espèce d’assignation identitaire. Un de ses concepts préféré est « l’appropriation culturelle ». Ce mouvement né dans les universités génère un nouvel ordre moral. Ses injonctions prennent des allures d’un nouveau puritanisme.

« Que désigne exactement ce terme? Pour le philosophe James O. Young, auteur en 2007 de Cultural Appropriation and the Arts, il y a appropriation culturelle quand «les membres d’une culture (que l’on appellera les outsiders) s’approprient ou font usage d’éléments produits par un ou des membres d’une autre culture (les insiders)». Il faudrait compléter cette définition en ajoutant que les appropriations sont le fait d’un groupe dominant et qu’elles sont associées au concept de «micro-agression», une forme ordinaire et ambiguë de dévaluation des minorités, voire de racisme. »

LE TEMPS 10 novembre 2017

En 2019 l’Humoriste Zach Poitras se voit exclu d’un festival d’humour parce qu’il porte des dreadlocks et qu’il est blanc : appropriation culturelle !

Lors d’une campagne électorale le parti de gauche « Québec solidaire » avait choisi pour un de ses thèmes les soins dentaires gratuits. Il publie une affiche où on y voit le dessin d’une jeune femme noire souriante avec pour slogan : « Les soins dentaires gratuit pour tous ». Il n’en fallait pas plus pour que la polémique éclate en accusant cette affiche de « raciste ». Surprise pour la graphiste autrice à qui on avait donné carte blanche et qui avait choisi comme illustration… son autoportrait.

Dans plusieurs universités américaines certains ouvrages de la littérature classique son mis à l’index (interdit) parce qu’ils reflètent plus ou moins les préjugés de leur époque.

Une information trouvée dans Le TEMPS du 10 novembre 2017 :

En août, c’est Bari Weiss, une éditorialiste du New York Times qui n’est pas réputée pour la modération de ses prises de position, qui s’est trouvée sous le feu des critiques après la publication d’une défense farouche de l’appropriation culturelle, sur fond d’analyse de l’industrie de la musique. Les emprunts de toutes sortes ont fait la grandeur et le succès de l’Amérique, expliquait-elle, avant de renvoyer brutalement dos à dos la politique des identités promue par la gauche et le suprématisme blanc.

Un musée de Boston annule une exposition sur l’art du kimono.

Une université canadienne interdit les cours de yoga.

Pourtant comme le dit un intervenant dans un article sur le sujet de la revue Fémina :

«Tous ces exemples révèlent des réflexes qui confinent au ridicule, lance Gianni Haver, sociologue de l’image à l’Université de Lausanne. On stigmatise ici la circulation culturelle, mais nous en sommes tous le résultat. Depuis l’aube de l’humanité, les civilisations se croisent et s’imitent parmi

Gianni Haver: «Pendant l’Antiquité, la Grèce était politiquement soumise à Rome, mais elle rayonnait culturellement sur toute la Méditerranée. On ne peut évidemment pas nier qu’il existe des civilisations conquérantes, avec les brutalités qui peuvent aller avec, mais parfois la diffusion de sa culture est la revanche du dominé.»

Comment expliquer l’apparition de cette idéologie dans la gauche américaine ?

Vous prenez une société au passé colonial violent, ayant pratiqué le génocide physique et culturel des peuples qui l’ont précédée, qui a pratiqué un esclavage meurtrier et un racisme profondément ancré perpétuant une discrimination structurelle, vous saupoudrez le tout d’une culture moraliste puritaine et d’un libéralisme économique « indépassable » et vous obtenez comme réponse à des problèmes d’injustices sociales et de ségrégation : la culpabilisation, la crispation identitaire et le communautarisme au lieu de la solidarité de classe et les luttes sociales. Malheureusement, l’Europe a aussi une mentalité de colonisés et a la fâcheuse tendance de copier indifféremment tout ce qui vient d’Amérique. Surtout qu’elle n’est pas sans responsabilité coloniale et sans réactions discriminatoires.

Il est tout à fait louable et nécessaire de lutter contre le racisme et pour la préservation de la diversité culturelle. Il est saint de s’interroger sur les rapports de domination selon les origines et les situations sociales. Mais il est au moins tout aussi important, voire même plus, de développer les solidarités, les échanges et le métissage. On ne combattra pas les inégalités en cloisonnant les groupes humains selon une clé de répartition basée sur la communauté, faisant ainsi l’impasse sur la remise en cause de l’organisation sociale et économique. L’identitarisme de gauche est une mauvaise réponse, car elle divise les classes dominées et nuit à une réelle convergence des luttes.

La lutte pour une société où tous les être humains sont libres et égaux en droit et en dignité ne passe pas par un moralisme dogmatique, mais par l’auto organisation et l’union des classes dominées, la constitution de contres pouvoirs et la création de structures alternatives. Mais pour cela, il faut sortir des universités ou du confort de son clan et se frotter aux autres. . (Voir l’article du Monde Diplomatique de août 2019, « La gauche cannibale, un syndrome universitaire »)

Michel Némitz 20.08.2019